Nekfeu, un rappeur engagé au grand cœur

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    À 29 ans, Nekfeu a déjà une carrière impressionnante derrière lui. Trois albums solo, un disque d’or, un de diamant et six de platine, c’est incontestablement un des rappeurs les plus en vogue de notre génération. Artiste d’une générosité exemplaire, il défend de nombreuses causes qui lui sont chères. En septembre 2019, il le prouve une nouvelle fois, devenant le parrain du BAAM Festival, avec lequel il a collaboré depuis presque un an. Une heure avant de monter sur scène, il s’est confié à notre journaliste en toute simplicité.

    Nous avons entendu dire que vous avez travaillé pendant plus d’un an pour créer ce BAAM festival ?

    Alors, c’est surtout le BAAM festival a travaillé pendant plus d’un an. On s’est rencontré pendant toute l’année pour justement faire le plan, etc. Moi, j’ai vraiment modestement accepté d’être le parrain, même si je trouve que c’est gros, mais autant se servir de sa notoriété. Franchement, ça me gênerait de dire en présence d’Héloïse (Mary, présidente de l’association BAAM) que j’ai travaillé un an dessus. Mais en tout cas, c’est quelque chose que je veux faire depuis longtemps. Ça fait longtemps que je cherchais une association avec qui m’engager pour faire de nouvelles choses. Le fait qu’il y ait un esprit jeune, que ce soit une association qui n’a pas d’aide de l’état, qui fait vraiment des choses par elle-même, je me suis reconnu en ça. Et donc je me suis contenté de faire un peu la programmation avec eux, de demander à des gens que je connaissais, de voir qui j’avais envie d’inviter, qui sont impliqués aussi dans tous ces sujets là de venir… Et voilà, on a fait quelques rendez-vous et… ça s’est arrêté un peu là en vrai.

    Justement, en tant que parrain de cette première édition, quelle(s) valeur(s) aimeriez-vous transmettre à travers votre implication ? 

    Je sais pas si c’est à moi de transmettre ces valeurs ; ce que j’aimerai moi, c’est montrer à mon public, ou du moins une partie de mon public parce que la plupart ne sont pas là (rires), justement tout ce travail de solidarité, d’entraide, de ce qu’on appelle l’humanisme. Que ce sujet-là [les migrants], qui est un sujet grave soit un peu pris en compte par nous tous. Mais la vraie responsabilité de tout ça incombe à nos dirigeants, à nos gouvernements, qui n’endossent pas leurs responsabilités. Heureusement qu’il existe des gens comme ça sur le terrain qui travaillent tous les jours un maximum et nous, les artistes de talents (rires), on fait ce qu’on peut et on essaie de donner un coup de main. Pour l’instant, c’était surtout musical mais c’était pas assez pour moi donc voilà.

    Pour moi, les valeurs c’est se dire « venez, on est ensemble, on cherche des solutions ». Si tout le monde lève la voix juste pour dire « Nous, on est pas d’accord », ça pourrait influencer les choix gouvernementaux. Mais fermer les yeux alors qu’il y a des gens qui se noient, qui meurent, qui sont dans la rue ou même à qui on ne donnent pas de papiers alors qu’ils sont ici, vivent ici et travaillent ici, je ne trouve pas ça normal. À quel moment on oublie ça dans notre vie. Encore une fois, je pense que les gens le savent, il faut se passer le mot, essayer de faire des trucs localement. Parfois je rencontre des gens qui écoutent ma musique et qui me disent des trucs qui sont tellement inspirant, comme des initiatives populaires, etc.

    Voilà, si y a un truc que je devrais transmettre, c’est ça. Encore une fois, en toute modestie, je me le dis à moi-même; il faut que je m’investisse plus. Que l’on se cultive plus sur des sujets. Que l’on ne laisse pas des chiffres ou des mensonges dis dans les médias ou par des journalistes, pas forcement malintentionnés, mais au-delà de se renseigner, il faut parler avec des gens. Se dire « c’est quoi la situation ici ? » ou « vous avez besoin de quoi ? » et se dire « ah ouais, on pourrait accueillir les gens, y a de la place, c’est pas utopiste en fait.. ». 

    Vous défendez avec ferveur les discriminations, notamment la communauté LGBT dans votre titre « Menteur, Menteur », qui a fait beaucoup parler de lui. N’est-ce pas trop compliqué en tant que rappeur de défendre une cause aussi sensible, qui touche également de nombreux migrants ?  NDLR : Dans cette chanson, Nekfeu dit dans son premier couplet «  Si t’es homophobe, c’est qu’tu juges, force à mes LGBT, yeah ». Cette phrase suscita beaucoup d’étonnement sur les réseaux sociaux à la sortie de l’album « les âmes vagabondes »

    Bah pour moi, c’était pas dur. On est là, triple disque de platine (rires). ça se passe à fond, le public rap à l’air de prendre ça cool. Je pense qu’en fait c’est des sujets qui sont nouveaux pour le rap français. Aux USA, ça fait longtemps et les rappeurs restent écoutés et respectés, même par les homophobes ; ils parlent de ça, même dans leur famille. Dans leur propre famille, des rappeurs gangsters, tout ce qu’il faut de testostérone (rires). Et voilà, c’est fou que ça en soit comme ça mais pour moi c’est une petite provocation qui ne devrait pas l’être. C’est « force  », force aux gens que l’on oppriment par leurs différences, quelles qu’elles soient. Et si t’es pas d’accord avec ça, bah, niques ta mère (rires). On n’a pas à te demander tes pratiques sexuelles, on ne te demande pas ton avis ; te concernant, tu fais ce que tu veux. Mais nier qu’il y a des gens qui se font taper parce qu’ils sont homosexuels ou pire dans certains pays, c’est vraiment abusé je trouve. 

    Dans votre premier album, vous disiez « Tu vois cette image qu’ont les gens du rap ? Nous, on va changer ça… », est-ce ce que vous êtes en train de faire ? NDLR : les paroles sont évoquées dans la chanson « Egérie » (Feu, 2015)

    Non, en fait, je regrette un peu cette phrase parce qu’elle a été mal interprétée. Je ne voulais pas dire que je voulais changer le rap. En fait, je parlais en tant que blanc qui, pour certains, n’avait pas le profil du rappeur. J’ai fais ça pour montrer que, selon le destinataire du message, c’est pris différemment. Le rap aujourd’hui, c’est moins stigmatisé ; ça reste la musique numéro un en France qu’on le veuille ou non, et de loin. Les chanteurs de variétés sont dépassés, ils ne vendent guère rien. Nous [les rappeurs] sommes là, nous monopolisons tout, c’est magnifique ! Et donc, c’était ça que je voulais; changer l’image du rap dans les hautes sphères. Mais aujourd’hui, j’m’en bats un peu les couilles (rires). 

    Nekfeu sur la scène Justice du BAAM Festival @laureplayoust